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MARIO LUZI


Mario Luzi chez lui à Florence


Mario Luzi

 

Le camp des réfugiés

 

"Le dimanche, un poème et une image."


La femme monte lentement et amène

Des haillons flottants dans l'air suspect

Entre deux poteaux. Le chien jappe,

Donne un corps aux ombres.


Signes avant-coureurs de tempête

Sur ce dédale de terre-pleins et de fossés ;

Ces hommes sont des hordes arrêtées,

Marchandises retenues à la douane, accueillis

Sous des tentes ou dans des masures, à demeure

Ou de passage – une vision, jusqu'à la nuit,

De migrations immobiles, sans

Paix, que le juste, choisi pour expier,

Debout près du montant, contemple

Entre deux averses, deux chutes de neige.


Le vent emporte un bruit sourd d'eaux.

Que fais-tu, que fais-tu ? Tu te perds dans cette énigme.

L'homme qui découvre le lieu hésite, doutant

Sur le chemin à prendre, l'autre, qui pêche

Des anguilles ou extrait du sable, va son chemin,

Troue avec décision cette couche humide

Tombée sur le fleuve, ses éclairs et ses foudres.

            Mario Luzi

BIOGRAPHIE :


Né à Castello, près de Florence, en 1914, Mario Luzi est reconnu aujourd’hui comme
un des poètes majeurs du XX siècle.  Il vient de mourir, en cet hiver 2005, ce lundi 28
février 2005.


A Rome, Santiago avait découvert Luzi et les livres de poèmes sont apparues à la
maison furtivement au fil des mois.  Santiago a aussi travaillé à la traduction de
quelques poèmes, et je me souviens de sa lecture lorsqu’il a achevé la traduction de il
tramonto… Un jour Enzo Celsi lui a offert les œuvres poétiques de Luzi dans une sorte
d’édition Pléiade italienne avec une si belle dédicace et écriture.  Et puis, l’automne
dernier, lorsque nous sommes revenus quelques jours à Rome, Santiago a acheté le
dernier livre de Luzi Dottrina dell’estremo principiante. Nous avons lu plusieurs fois ce
poème, qui me fascine :

schiodami, ti prego,
dalla croce della mia identita , lasciami
a ogni casuale evento,
libero, neutrale, indiviso dalla vita.
La prima, la seconda,
la continua vita
tutto cio que da,
tutto si riprende. 

Et puis, il est beau et émouvant que le dernier poème de ce dernier livre, soit « La
barca », comme son premier poème il y a si longtemps, et que le dernier vers résonne
« Addio, ora ben altro è il prato ».  Le TG1 de 20h de la RAI du jour de la mort de Luzi
a attendu 20 minutes avant de consacrer quelques secondes à la mort du poète.  Le
monde des livres de ce vendredi 5 mars n’a pas UN mot pour Luzi. Nevermore le
Monde.  Libé sauve l’honneur avec une colonne dans le Libé des livres du jeudi 4
mars.  Et Françoise sauve l’amitié et les poètes en n’oubliant pas Luzi…  

Les éditions Verdier ont écrit cette brève présentation : Poète, nouvelliste, essayiste,
auteur d’écrits pour le théâtre et traducteur de nombreux poètes français, anglais,
espagnols, Mario Luzi est une figure intellectuelle de premier plan. Il a longuement
enseigné la littérature française à l’Institut des sciences politiques de Florence. Son
propre mémoire de maîtrise fut consacré à Mauriac et parut en 1938 sous le titre
français L’Opium chrétien. Ses études critiques dans le domaine des lettres françaises
sont très nombreuses et parurent tout au long de sa carrière : Studio su Mallarmé
(Étude sur Mallarmé) en 1952, Aspetti della generazione napoleonica (Aspects de la
génération napoléonienne) en 1956, Lo stile di Constant (Le Style de Benjamin
Constant) en 1962. L’apparition de Mario Luzi sur la scène poétique italienne fut
éclatante et précoce : La Barque (La barca), dès 1935, fixa quelques-unes des lignes
de force auxquelles le poète resterait fidèle sa vie durant (exaltation de la vie dans sa
complexité, figure de la mère et de la jeune fille, présence des paysages toscans,
enquête métaphysique). 

Son second recueil, Avènement nocturne (Avvento notturno) marque, en 1940, un
tournant hermétique : l’écriture, extrêmement codifiée, se veut ici néosymboliste, tendue vers un événement de parole quasi mallarméen, dans un mélange de
références mythologiques et d’obscures épiphanies. La nécessité de soustraire la
parole poétique au regard de la censure fasciste et à la brutalité du contexte n’est pas
étrangère à l’intellectualisation qui marquera les œuvres luziennes des années 40. En
1942, la même poétique donnera son unique fruit en prose, Biografia a Ebe
(Biographie à Hébé).

En compagnie de Gatto, Bigongiari, Parronchi, et des critiques Oreste Macrì et Carlo
Bo, Mario Luzi incarne alors ce qu’il est convenu d’appeler l’hermétisme florentin. Une
libation (Un brindisi) est, en 1946, le dernier volume luzien qui se rattache à cette aire
assez strictement symboliste : dès Cahier gothique (Quaderno gotico), en 1947, la
parole, qui se fait plus librement amoureuse, aspire à se libérer du carcan venu des
temps de guerre.

La prise en compte du réel, au sortir du conflit, induira la progressive incarnation
d’une poésie désormais hantée par le désir d’adhérer à la métamorphose du vivant.
Les étapes de cette évolution seront : Prémices du désert (Primizie del deserto) en
1952, puis Honneur du vrai (Onore del vero) en 1956, qui marque un total adieu à
l’hermétisme, dont la leçon stylistique et morale s’exprimera dorénavant à travers des
formes souples, soumises à un constant principe de variation.


Un an après la mort de sa mère, Mario Luzi lui dédie le volume dans lequel il regroupe
tous ses livres poétiques antérieurs, et qu’il intitule Il giusto della vita (Le Juste de la
vie). Il comprend alors clairement que s’achève une phase de son travail. Dans le
magma (Nel magma), dont la première édition date de 1963 et la seconde,
augmentée, de 1966, marque un moment capital non seulement de la poétique
luzienne mais de la poésie italienne de la seconde moitié du siècle : réconciliant quête
du sens et libre écoute des aspects les plus critiques ou contradictoires de la réalité
personnelle et collective, ce recueil incarne une ouverture en direction de la poésie
narrative, tout en maintenant la densité métaphysique et spirituelle des recueils
précédents. Poésie dialoguée, polyphonique, où le « moi » poétique entre en
résonance avec d’autres sujets actifs et parlants, créant une subtile dialectique
inscrite dans le quotidien.


En 1965, Du fond des campagnes (Dal fondo delle campagne), centré sur la terre
siennoise et sur la figure de la mère disparue, affirme qu’il est vital de briser « le dur
filament d’élégie » et de s’arracher aux tentations régressives. L’arrière-pays de
Sienne y devient un paysage de l’âme et l’emblème le plus intime de toute l’œuvre du
poète. Sur d’invisibles fondements (Su fondamenti invisibili) instaure dès 1971 la
forme que la poésie luzienne conservera jusqu’aux livres les plus récents : de longues
laisses – où s’affrontent et se complètent le lyrisme et la pensée – réactivent l’utopie,
incarnée par Dante, d’une poésie métamorphique et plurilinguistique, n’opposant
aucune rigidité à l’émergence du réel et de l’événement.


Ce pacte poétique, passé avec une réalité insaisissable mais qui fonde toute
responsabilité, donnera des fruits d’une haute valeur humaine et artistique : Al fuoco
della controversia (Au feu de la controverse), en 1978, est sans doute le livre de Mario
Luzi où l’auteur se laisse interroger le plus profondément par la pluralité du réel, par
l’impossibilité de le dire, par la fin de toute globalité envisageable. Au fond, c’est alors
que se consomme vraiment chez lui la fin des illusions néoplatoniciennes. Nell’opera
del mondo (Dans l’œuvre du monde) est, en 1979, le titre du second volume – après
Il giusto della vita – de ce qui constitue alors l’intégrale de sa poésie. Les années 80
et 90 verront paraître trois grands livres poétiques, Pour le baptême de nos fragments
(Per il battesimo dei nostri frammenti) en 1985, Frasi e incisi di un canto salutare (Phrases et incises d’un chant de salut) en 1990 et, en 1994, Voyage terrestre et
céleste de Simone Martini (Viaggio terrestre e celeste di Simone Martini), où le poète
tente une réconciliation entre l’âme et la modernité, entre le désir de l’unité retrouvée
à travers le sens et le devoir d’accepter la réalité dans sa perpétuelle déchirure.


Marie-Pierre Cordier.

Mise à jour le Dimanche, 11 Avril 2010 21:05